Un tapissier nommé Henry...

Atelier Ludovic Peyvel

Petite Annonce Atelier Ludovic Peyvel

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" Il y a quelques années j'avais commencé un blog dans l'idée de partager la vie de l'atelier, du métier...

Quelques phrases écrites et puis, plus rien.
Et puis l'envie m'est revenue, le blog était toujours actif, j'avais un sujet.
Le voici donc. 

Bonne lecture "

Ce qui est intéressant avec les fauteuils anciens c’est l’histoire qui peut en ressortir. Celle du fauteuil lui-même, par sa garniture, son tissu ou les traces écrites laissées sur la carcasse ou les toiles, ou bien celle d’une famille, propriétaire actuelle ou passée.

Cette fois, c’est la carcasse d’un siège, une chaise lambrequin1, qui va nous faire voyager dans le passé et mettre en lumière le premier tapissier qui l’a garnie.

Un de mes amis, tapissier à la retraite depuis plusieurs années, déclencheur de ma carrière professionnelle, m’a demandé de lui regarnir et recouvrir cette chaise qu’une cliente lui avait laissé pour la faire regarnir et qui n’était jamais revenue.

Le dégarnissage de l’assise (le dossier en bon état étant conservé) a fait apparaître une étiquette de transport sur laquelle était inscrite la destination, Saint Dizier (commune de Haute-Marne), et le destinataire, un certain Henry Rey?? (l’étiquette pliée ne permet pas de lire le nom précisément).

Il n’en faut pas plus pour attiser ma curiosité et je décide de partir à la recherche de ce fameux Henry.

Tout d’abord il a fallu situer chronologiquement cette chaise. On sait que le modèle lambrequin, décliné en fauteuil, chaise et canapé, est apparu après 18502.

Amateur de généalogie, je décide donc de diriger mes recherches vers les archives de la Haute Marne et choisis de chercher en priorité dans les registres de matricules (registres militaires recensant tous les hommes à leurs vingt ans).

Dans le moteur de recherche, j’entre les trois premières lettres REY. Une liste de 9 noms commençant par ces trois lettres s’affiche mais seulement trois ont pour prénoms Henry Gustave ou Henri Gustave. Ils sont tous nés en 1845 et portent le nom de Reybet. Coup de chance pour moi, ces trois noms correspondent à la même personne qui exerce le métier de tapissier !

Pour vérification, je consulte les autres fiches au nom de Reybet et trouve deux autres tapissiers, l’un prénommé Sigismond et l’autre Joseph Paul qui s’avèreront être le frère et le neveu de Henry.

J’ai pu retracer une partie de la vie d’Henry en cherchant dans les registres de naissances, de mariages, de décès et les listes nominatives des recensements de population.

Il est donc né le 18 août 1845 à Saint Dizier, fils de Jacques François, chapelier de profession et de Marie Nicole Barbier. Il est le neuvième enfant d’une fratrie qui en comptera onze.

Lors du recensement de 1861, Henry, qui exerce la profession de tapissier, n’est plus domicilié chez ses parents, mais chez l’un de ses frères, Sigismond, qui exerce lui la profession de marchand tapissier.

En mai 1867, il est appelé pour le service militaire et est incorporé au 68ème Régiment de Ligne pour 7 ans3. Ce régiment ayant participé à la guerre franco-prussienne de 1870 ainsi qu’à la répression de la Commune, il est probable qu’Henry ait participé à l’un de ces deux évènements si ce n’est aux deux.

A l’issue de cette période militaire, Henry retourne à Saint Dizier et se marie le 20 octobre 1873 avec Augustine Dulceux, fille de bourrelier sellier. De cette union ne naîtra pas d’enfant. Le couple vivra à Saint Dizier, rue de l’Hôtel de Ville où Henry exercera le métier de tapissier jusqu’à son décès, le 12 juillet 1897.

On peut donc supposer que cette chaise Lambrequin a été garnie pour la première fois entre 1873 et 1897 par Henry Reybet. Par le hasard des déménagements et des héritages elle s’est retrouvée en Haute Savoie.

Ironie de l’histoire, une partie des ancêtres de Henry Reybet est originaire de Pont de Beauvoisin (sud ouest du département de la Savoie nommé l’Avant-Pays savoyard). On y trouve un Joseph Reybet (ancêtre direct d’Henry), maître chapelier qui s’installe à Saint Dizier avant 1765 et qui y fera souche avec une lignée de chapeliers.

Finalement cette banale étiquette de transport m’aura permis de retracer la vie d’Henry Reybet et de sortir de l’anonymat cet artisan tapissier du 19e siècle.

Source : Atelier Ludovic PEYVEL