Au cœur du Chablais, entre prairies gorgées d’eau et sommets familiers, une nouvelle aventure agricole écrit depuis peu ses premières pages. Elle porte un nom qui sonne comme une évidence : le GAEC du Grand Chêne. Derrière ce projet, deux visages bien connus du pays : Séverine Vachat et Richard Caddoux. Deux noms d’ici. Deux histoires enracinées. Et une rencontre qui a tout changé.
Deux enfances, une même terre
« On a ça dans le sang », sourit Richard.
Originaire de Jouvernaisinaz, petit village accroché à la montagne, Richard Caddoux grandit à la ferme des Mouilles, où son père élève des moutons. Issu d’une fratrie de trois enfants, il connaît très tôt la rudesse et la beauté du métier. Pourtant, diplôme d’électrotechnicien en poche, il prend le large. Comme ses frère et sœur.
Pendant plusieurs années, il travaille dans l’électroménager, en France et en Suisse. Puis en 2005, l’appel de la terre est plus fort. Il revient reprendre la ferme familiale, en double activité. En 2007, il crée son entreprise de dératisation qu’il mènera jusqu’en 2022, tout en élevant ses trois enfants.
« Je suis parti pour voir autre chose… mais je savais que je reviendrais. »
Séverine, elle, descend de “La Cova”. Bac hôtelier de Thonon-les-Bains en poche, elle fait ses premières armes “Chez Dret”, le bar-restaurant du village de Fessy. Quatre années derrière le comptoir, puis l’envie de découvrir plus grand. Elle enchaîne les établissements, dont le prestigieux Casino d'Évian et au dela du département.
Mais le Chablais lui manque.
Elle tente une aventure en pâtisserie du côté du Salève, puis revient à Fessy, à son premier amour professionnel : “Chez Dret”. Cette fois-ci, à son compte. Seule. Avec deux enfants. Nous sommes en 2020.
Une cheville cassée… et le début d’une histoire
Le coup de foudre ? Presque un scénario de film.
Elle derrière le comptoir. Lui client fidèle, regard discret.
Qui tombe sous le charme de qui ? Le mystère reste entier.
Puis un jour, en allant ramasser des morilles, Séverine se casse la cheville. Comment gérer le restaurant immobilisée ?
C’était sans compter sur « notre héros des temps modernes », comme elle le taquine aujourd’hui.
Richard met son activité entre parenthèses pour faire tourner l’établissement. Service, logistique, organisation… Il est là. Entièrement.
« Ça, je ne l’oublierai jamais », confie Séverine.
À partir de là, l’évidence s’impose. Travailler ensemble, oui. Mais comment ?
Un restaurant à deux ? Séverine hésite.
« Tu aimes trop les bêtes et la nature pour rester enfermé derrière un comptoir. »
Le déclic vient de Tristan, l’aîné de Richard, qui choisit de tracer sa propre route loin de la ferme familiale. Séverine propose alors ce qui semblait impensable : prendre la relève à ses côtés.
Elle arrête “Chez Dret”. Ils se lancent.
Le GAEC du Grand Chêne : un pari audacieux
Le bâtiment est à refaire entièrement. Normes, travaux, complications administratives… Le genre d’obstacles qui en découragerait plus d’un.
Mais en avril 2026, le pari est tenu.
43 chèvres gambadent déjà dans les prés. À terme, le troupeau atteindra 70 têtes maximum. Pas plus.
« On veut pouvoir s’en occuper correctement. Ici, on connaît chaque bête. »
Sur 15 hectares de prairies naturelles attenantes à la ferme, aucune utilisation d’engrais. Pas de ressemis artificiel. Les parcelles tournent toutes les trois semaines. Le sol, ici, est particulier : gorgé d’eau — d’où le nom “les Mouilles”. Une richesse naturelle qui favorise une repousse rapide et une flore locale exceptionnelle.
Serpolet, carvi, fleurs d’altitude…
Tout cela se retrouve dans le goût du fromage.
La traite se fait à la main, dans un geste précis et respectueux.
« On reste sur un travail à l’ancienne. »
Des fromages de caractère
La spécialité de leurs chèvres en produit transformés :
- Les tommes de chèvre grise ou “givrée”
- Tommettes nature ou au cumin
- Raclette de chèvre
- Tommes blanches (sérac humide) ou sérac séché et aromatisé à tartiner
- Fromages très frais, frais, demi-secs ou secs que Richard appelle affectueusement “les lactiques” sous forme de palet ou de bûche soit nature, poivre, fruits secs ou à coques
- Yaourt nature soit à la confiture ou arôme naturel vanille
Et bientôt, des glaces au lait de chèvre DELICIEUSES réalisées en partenariat avec l’artisan glacier Kevin du Mont Glacier.
Sous le grand chêne
Au-dessus de la chèvrerie, une terrasse d’herbe. Et au milieu, un grand chêne. Celui qui a inspiré le nom du GAEC.
On s’y assoit. On souffle. On regarde les chèvres pâturer.
On croque un morceau de tomme encore tiède.
Ici, tout est simple. Authentique. Vivant.
« On ne voulait pas faire grand. On voulait faire vrai. »
Les chèvreries artisanales : un retour aux sources
Partout en France, les chèvreries artisanales connaissent un nouvel essor. Face à l’industrialisation, de plus en plus de consommateurs recherchent :
- des produits fermiers transformés sur place
- des élevages à taille humaine
- des pratiques respectueuses du bien-être animal
- des pâturages naturels sans intrants chimiques
- une traçabilité totale
Le métier de chevrier ne s’improvise pas. Il demande polyvalence, endurance et passion : soin du troupeau, traite quotidienne, transformation fromagère, affinage, vente directe.
Mais il offre en retour une liberté rare : celle de maîtriser toute la chaîne, de la prairie à l’assiette.
Au GAEC du Grand Chêne comme chez beaucoup d’artisans caprins, la philosophie reste la même : produire moins, produire mieux.
Et rappeler que derrière chaque fromage, il y a une histoire.
Souvent une histoire d’amour. Toujours une histoire de terre.